Dépouillement

Se détacher de tout et d’abord de soi-même, se comporter avec les choses et les êtres comme le capitule avec ses akènes.
Brise légère ou bien tempête, le vent de la vie emporte ou apporte, il n’y a pas lieu de trop s’en émouvoir.

Face à l’univers grouillant qui nous constitue, l’humilité est le liant de notre propre finitude.

Il y a

Il y a cette brûlure des coeurs surchauffés par trop de désir
Il y a la douce torpeur des corps unis dans l’étreinte
Il y a cette blanche mélancolie au goût de Paradis perdu
Il y a l’impatience fébrile des amants en devenir
Il y a cette flamme que tout le monde veut saisir
Il y a la brusque dérive des sentiments gelés par une trop longue attente

L’amour est un coffre plein de surprises
Que nous nous resignons à perdre une fois celui-ci ouvert

Condamnés à vivre

La poésie est cette pierre ciselée lancée à la face des hommes.
Brutale rencontre avec les cieux.
Elle nous fracture de toute part et nous chutons puis versons tête-bêche dans un pré d’herbe fraîche parsemé de jonquilles d’or tel des condamnés à vivre.
C’est ainsi que nous têtons les étoiles fouillant et cherchant de nos mains avides ces mots précieux et brûlants indispensables à la genèse de nos rêves.
Enfin nourris, rassasiés, nous nous réveillons le cœur battant avec tout au fond des yeux, collés à notre rétine, de grands feux sacrificiels où pourront brûler sans discontinuer tout notre désarroi et toutes nos douleurs.

Nouveau monde

On nous a promis un nouveau monde
Plus simple
Plus rapide
Moins souffrant
Où la vie sera standardisée
Optimisée
Où les livres n’auront plus guère leur place
Où les écrans seront partout
L’ancien lui sera relégué dans les livres d’histoire
Comme une curiosité
Coincé quelque part entre les dinosaures et la conquête spatiale
Notre monde de demain aura aussi sa novlangue
Où toutes les nuances de nos anciens idiomes seront désormais inutiles
Désuètes
La mort, la maladie et la viellesse seront cachées, escamotées, masquées
Nos guerres futures seront propres et diffusables en mondiovision
Des machines soigneusement programmées par d’autres machines tortureront, tueront et massacreront à notre place
Ainsi nos consciences resteront en paix
Notre nourriture sera uniformisée
Les saveurs et les odeurs disparaîtront pour laisser place à l’unique efficience
Et le monde ne sera plus pour nous qu’un immense terrain de jeu
Où les peuples moins avancés ou moins chanceux nous fourniront la main d’oeuvre nécessaire à notre confort et à nos loisirs
Le bonheur enfin, sera proscrit
Seule la satisfaction de nos désirs matériels deviendra notre unique boussole

On nous a promis un nouveau monde
Plus simple
Plus rapide
Moins souffrant
Mais aussi plus froid
Sans âme
Et moins humain
En voudrions-nous vraiment ?


Tempus fugit

Tout part
Tout s’enfuit
Tout file
Tel le courant d’un torrent irascible
Rien pour arrêter cette effusion
Nous nous laissons emporter par ses flots impétueux
L’action comme rame
L’âme comme gouvernail
C’est ainsi depuis toujours

Tout part
Tout s’enfuit
Tout file
Les secondes
Les minutes
Les heures
Les années
Les siècles
Les horreurs
Les malheurs
Les joies

Tout file comme si nous étions derrière la vitre d’un train en marche
Nous ne pouvons rien saisir
Rien tenir
Rien garder
Contraint de lâcher prise
Pour ne pas trop souffrir
Nos rêves comme nos réalisations semblent condamnés au dépérissement
Au pourrissement
Au néant
Pourtant nous ne renonçons jamais
Comme si une flamme en nous nous donnait la force de continuer
De persévérer

Tout part
Tout s’enfuit
Tout file
Sauf peut être ce lien essentiel et si précieux qui nous uni au autres, au monde, à la vie

Mots pour maux



Je vous écrirais bien un psaume
Mais je n’ai plus de vers
Ils ont fui sous terre
Ou peut-être au ciel
D’ailleurs, qu’est-ce que ça peut bien faire
Les poètes ne font plus recette
Ils pensent trop lentement
Dans un monde qui va trop vite
Bien trop vite
Je vous écrirais bien un psaume
Mais je suis trop amer
Plus personne ne veut boire mes vers
Sur la Terre comme au ciel
Un œil rivé sur la Lune
L’autre sur notre humanité fragile
Qui s’entretue pour des vétilles
Pour des terres
Des richesses
Pour ce qui brille
Par pitié
S’il vous plaît
Faisons le choix des mots
Contre les maux
Afin que demain
Soit encore plus beau

Maudits moutons

Si ça empire
Contre attaque
Vieux
Faut pas charrier
Ras les cruchons de tous ces sourds 
Ces ramollos du ciboulot 
Embourbés dans leur silence
Comme des glaçons
Au congélo

Si ça empire
Contre attaque
Mon poto
Ras les lunettes de tous ces borgnes
Beuglants comme des p’tits veaux
Qu’on mène pépère à l’abattoir
Comme on va au bistrot
Faut pas charrier
Faut pas charrier
Mais faut bouger vieux
Assez sonné toutes ces trompettes
Qui soufflent comme des clairons rouillés
Lorsque ça barde dans le poulailler
L’encephalo en dessous de zéro

Si ça empire ?
Ben faut qui parlent tous ces muets
Qui osent nous dire qu’ils sont discrets
Mais qui rougissent comme coquelicot
Quand d’leur derrière s’échappe un pet

Contre attaque
Contre attaque
Sinon on s’en sortira pas
Camarade
Avec ce monde qui va vau-l’eau
Pendant qu’tous ces donneurs de leçons
Restent tous ensemble sur le pont
Comme un vulgaire troupeau de moutons
Chantants en chœur la même chanson

Les arpenteurs

Pourquoi avons-nous perdu nos yeux d’enfant ?
Grâce à eux nous saurions
Que nos affairements sont vains
Nous rabotons nos rêves
Nous les mesurons
Les répertorions
Les vidons de leur folle substance
Nous fuyons les courbes
Pour leur préférer les droites,
verticales et horizontales
Au lieu de nous perdre
Nous arpentons
Tel des conquérants
Grossis d’orgueil